CULTURE
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PARIS HISTORIQUE // L’AFFAIRE DE POISONS N°2 – UNE OMBRE EN PLEINE LUMIÈRE

Précédemment dans l’Affaire des Poisons : La Marquise de Brinvilliers, fille de Dreux d’Aubray, s’est débarrassé de ce dernier ainsi que de ses frères, aidée par son amant Godin de Sainte Croix. A la mort (naturelle) de ce dernier, un coffret rempli de fioles suspectes et de lettres de reconnaissances de dettes est découvert chez lui. Tout accuse la marquise qui finit par être arrêtée, jugée et exécutée le 17 juillet 1676.

Catherine Deshayes, femme Monvoisin dite La Voisin

Ce jour-là, la marquise juste avant de quitter la Conciergerie demande à parler au procureur général du Parlement de Paris. L’entretien dure une heure. Encore aujourd’hui nous ignorons tout du sujet de cette discussion. Tout au moins peut-on envisager une dénonciation : Le 21 juillet 1676, le procureur est informé que le Roi en personne lui demande de lui dire « tout ce qui se passe dans la suite de l’affaire de la dame de Brinvilliers. »

La suite ? Quelle suite ?
A partir de là tout n’est que supposition mais il y a fort à parier que la marquise en a dit plus dans son testament de mort[1]. Lors de son procès n’avait-elle pas déclaré « qu’il y avait beaucoup de personnes engagées dans le misérable commerce de poison, et des personnes de conditions ». Mais qui sont donc ces personnes de conditions, la marquise emportera leurs noms avec elle dans les flammes.

Quand la bave du crapaud atteint la blanche colombe

L’affaire prend de l’importance au point de devenir une ombre au cœur du règne du Roi Soleil. Elle est renvoyée devant la Chambre Royale de l’Arsenal le 7 avril 1679 pour instruire, faire le procès et juger en dernier ressort les accusés prévenus de crime de poisons. Des recherches discrètes ont lieu dans Paris et ses environs. Très vite, on se rend compte que ce crime est devenu commun autant chez les grands seigneurs, les bourgeois ou bien encore le menu peuple. Crapauds, messes noires, graisses de pendus, cierges noires, cadavres d’enfants mort-nés, pactes avec le démon etc. Tous les ingrédients, toutes les pratiques de la Sorcellerie sont réunis dans cette sordide affaire. La sorcière est tout à la fois : envouteuse, proxénète, avorteuse et criminelle. Elle conseille les grandes dames et les gentilshommes et remplace, en quelques sortes, le magicien. Pourtant protéiforme, la sorcière a besoin d’un acolyte : le prêtre maudit. Celui qui célèbre les messes rouges et noires sur le corps dénudé de sa maîtresse ou qui sacrifie des enfants au Diable.

Messe Noire

Paris n’est plus qu’une toile gigantesque où une multitude de réseaux s’enchevêtrent afin de mieux rester invisibles. La police enquête et les arrestations s’enchaînent.
La devineresse Lagrange évoque « des personnes de tout en haut ».

Une autre, Marie Bosse se vante en public parmi lequel se cache un enquêteur : « Quelle clientèle ! Je ne vois que duchesses, marquises, princes et seigneurs ! Encore trois empoisonnements et je me retire fortune faite ! ». Arrêtée le 4 juillet 1679, la Bosse dénonce ses complices et un nom revient régulièrement : La Voisin.

Kiromancienne et physionomiste

Cette femme dirige de main de maître tout le réseau. Son officine est la véritable plaque tournante de tout un trafic. Elle règne sur « le territoire des poisons », situé entre les rue du Temple, rue Montmartre, rue St Denis, rue Montorgueil et rue St Martin.

Mariée très jeune, elle s’est attachée à cultiver la science que Dieu lui avait donné : la kiromancie (ou chiromancie), art de lire les lignes de la main et la physionomie, art de lire l’avenir à partir des traits du visage. Le besoin de reconnaissance de la Voisin n’a d’égal que son attirance pour les classes supérieures et dominantes. Les dames, paraît-il, font la queue devant chez elle, rue Beauregard. Une rue située dans la Ville Neuve, aujourd’hui dans le 2ème arrondissement, non loin de la rue de la Lune. Une rue loin du centre et surtout dispensée de contrôles.

Pourtant, La Voisin est arrêtée le 12 mars 1679 à la sortie de la messe. Très vite elle se « met à table » et explique « qu’à chaque éclipse de la faveur du Roi », Madame de Montespan venait la voir. Ainsi après la clientèle des faubourgs, la bourgeoisie et la noblesse de robe, c’est au tour de l’aristocratie de la Cour et pour les mêmes raisons : l’argent, l’amour, la jalousie mais là l’enjeu est tout autre et de taille : Le Roi, Louis XIV !

Condamnation de La Voisin

Interrogatoire, procès, torture … un an après son arrestation, La Voisin meurt sur le bûcher.

*Transcription de son acte d’accusation : « Catherine Deshayes, femme d’Antoine Monvoisin – [Détenue à] Vincennes – Condamnée à faire amende honorable devant la principale porte de l’église Notre-Dame tenant une torche ardente .…… être conduite en Place de Grève pour y être brûlée vive et ses cendres jetées au vent. Par arrête de la chambre du roi. Février 1680 »

L’affaire continue et le pire reste à venir. Les arrestations s’enchaînent encore et toujours. Beaucoup parlent sans même avoir été torturés, comme Marie Voisin, la fille de La Voisin, 21 ans. Sa mère morte, elle peut enfin dire ce qu’elle a dû taire pendant des années.

En effet, Marie a grandi avec une mère qui lui inspirait tout à la fois crainte, frayeur et terreur. Elle n’avait d’autre choix que de garder le silence. Marie servait de commissionnaire tout en redoutant d’être empoisonnée. Pendant deux ans, elle a vu une grande brune dont on ne dit jamais le nom … mais un jour, ce dernier échappe à sa mère : Madame Des Œillets, femme de chambre de Madame de Montespan ! Elle venait chez La Voisin pour acheter des poudres pour le cœur (entendez pour l’amour). Elle se serait aussi fait dire des messes noires.

La Montespan par l’atelier du peintre Mignard

Déclaration retranscrite de la fille Voisin – 20 août 1680
« Elle a vu dire deux messes par l’abbé Guibourg, dans la chambre où sa mère couchait […]. Elle trouva l’autel dressé, croix et cierges allumés. Les trois messes furent dites pour la même affaire, entre deux et trois heure de l’après-midi […]. La dame était mise toute nue sur un matelas, ayant la tête pendante, soutenue d’un oreiller sur une chaise renversée, les jambes pendantes, une serviette sur le ventre, et sur la serviette une croix à l’endroit de l’estomac, le calice sur le ventre. Mme de Montespan s’est fait dire une de ces sortes de messes par Guibourg chez sa mère en 1677 entre dix heure du soir et minuit. »

La Voisin dit qu’il fallait dire trois messes pour que l’affaire réussisse mais Mme de Montespan ne pouvait s’absenter aussi longtemps, il fut décidé que les deux autres messes seraient données par procuration sur le ventre de La Voisin.

L’horreur absolue

Arrêté en même temps que Marie Voisin, l’abjecte abbé Guibourg affirme ne pas savoir sur qui ni à quelles intentions il disait ces messes. Pourtant il cite Mme de Montespan et confirme les dires de Marie : Il amenait des enfants, y compris les siens, dans le jardin de La Voisin au fond duquel se trouvait un four … La Voisin s’est un jour vantée d’avoir brûlé 2 500 enfants avortés ou tués à la naissance. Ces derniers donnaient lieu aux messes rouges : Guibourg égorgeait l’enfant, son sang s’écoulait sur l’hostie posé dans un calice rempli d’un mélange infecte à base, entre autres, de sperme et de bave de crapaud. Ce mélange était ensuite distillé et emporté dans une fiole par Mme de Montespan. Trois, voire quatre nourrissons auraient ainsi perdu la vie pour elle !

Emplacement de la maison de la Voisin au 23 rue Beauregard – Détail du plan de Paris – 1657

Mis au courant pour La Montespan, Louis XIV ordonne que tout ce qui la concerne soit noté sur des feuilles volantes et enlevés de la procédure. Ce sont les fameux « faits particuliers » et le début d’une justice à deux vitesses. Aux magistrats n’est remise qu’une version incomplète des faits. Ils ne jugeront pas les empoisonneuses trop compromises uniquement parce qu’elles en savent trop sur des secrets qu’eux les juges doivent ignorer !

Avec la Montespan, tous les indices et les faits évoquent une atteinte au Roi. Les hypothèses sont nombreuses, nous en retiendrons deux :

Hypothèse n° 1 : Evincée par le Roi, la Montespan a voulu se venger.

Hypothèse n°2 : La Montespan pensait donner au Roi une poudre d’amour mais a été manipulée et a servi d’instrument à un complot visant à tuer le Roi.

Quoi qu’il en soit, le Roi ne donnera aucun ordre d’arrestation, aucune comparution en justice, aucun exil envers la Montespan.

Les 106 détenus ne seront pas jugés au même degré. La plupart seront détenus à perpétuité dans des prisons d’Etat, sans aucune possibilité de recours. Aucun n’en sortira vivant. Ils sont tous enfermé dans un « éternel oubli » … La dernière détenue meurt après 36 ans de prison, à l’âge de 76 ans, en 1717. Elle s’appelait Anne Guesdon, elle était la femme de chambre de la Marquise de Brinvilliers (cf Episode 1 de l’Affaire des Poisons).

Anne Guesdon emprisonnée à Fort Libéria dans les Pyrénées Orientales


Epilogue

Suite à ce qui sera jusqu’à la fin des temps l’Affaire des Poisons, Louis XIV décide de rédiger un édit au mois de juillet 1682. Il concerne la répression et la prévention du crime d’empoisonnement. Il tente également de briser la chaîne criminelle qui lie à la fois les prétendus magiciens aux vrais empoisonneurs.

Les toxiques ne seront plus délivrés qu’aux personnes qui par leur profession sont obligées d’en employer : Médecins, apothicaires, chirurgiens et teinturiers.

La tenue d’un registre permettra le contrôle des ventes : nom, adresse et quantité (vendeur) ; un autre registre indiquera quant à lui, l’usage, la quantité et le nom du destinataire (acheteur).

Il en va de même pour l’achat d’insectes et animaux vénéneux.

A part les médecins, les apothicaires et les professeurs de chimie, interdiction formelle de posséder un laboratoire.

Peu de temps avant sa mort, Louis XIV décide de brûler tous les « faits particuliers », toutes les pièces les plus compromettantes. Quoi qu’il en soit, nous savons que cette affaire avait déjà en son temps révélée « les entrailles purulentes d’un royaume dont on ne veut connaitre que la face glorieuse »[2].

Cette Affaires des Poisons restera à jamais une ombre à la cour du Roi Soleil !

[1] : dernières déclarations d’un condamné à mort.
[2] : « La Chambre ardente » de Max Gallo.

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