CULTURE
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PARIS HISTORIQUE // LE CIMETIÈRE DES INNOCENTS

L’occasion de la nouvelle année (que je vous souhaite douce, agréable et pétillante) va nous permettre d’enterrer 2016 et pour ce faire quoi de plus approprier que d’évoquer l’histoire d’un cimetière, celui du Cimetière des Saints Innocents ?

La première fois que j’ai entendu parler de ce cimetière, c’est en lisant « Lestat le vampire » d’Anne Rice. Le vampire s’y réfugie et y rencontre un autre vampire. J’ai tout de suite eu la curiosité de chercher son emplacement sur une carte de Paris. Bien sûr ce cimetière n’existe plus mais un œil exercé peut facilement en esquisser son contour et apercevoir l’empreinte de quelques charniers ou bien encore observer au milieu de la cohue les restes sans âge de son mobilier funéraire.

Nous sommes toutes et tous un jour passés au cœur des Halles, devant la fontaine des Saints Innocents. C’est tout ce qu’il reste de ce qui fut jusqu’à la fin du 18ème siècle le plus grand cimetière de Paris, celui qui le premier fut détruit ainsi que son église, celui qui le premier vit ses ossements transférés à l’extérieur de la ville, aux catacombes de la Tombe Issoire à la porte d’Enfer.

Les St Innocents – Plan dit de Turgo – 1739

 

Le Cimetière des pauvres, des prisonniers et des noyés

Un rapport anonyme et non daté nous apprend que le cimetière des Saints Innocents est le cimetière de Saint Germain l’Auxerrois. Ses chanoines en sont les propriétaires et les seigneurs fonciers. Il est aussi le cimetière de quinze paroisses dont Saint Merry, Saint Jacques de la Boucherie ou bien encore Saint Eustache. Mais surtout le cimetière des Saints Innocents est le cimetière des pauvres, le cimetière « de ceux que leur absence de ressources ne permet pas d’enterrer ailleurs ». Enfin, il est le cimetière de l’hôpital Saint Catherine, chargé d’ensevelir les corps de ceux qui meurent dans les prisons, que l’on trouve noyés dans la Seine ou morts dans les rues. On en compte entre 150 et 200 par an. Parfois le chapitre de Saint Germain accorait des concessions à des particuliers. L’inhumation était moins couteuse dans le cimetière que dans l’Eglise.

Lieu de vie commerçante et tapageuse

Les Saints Innocents représentent un rectangle compris entre les rues de la Ferronnerie, Saint Denis, Berger (anciennement rue aux Fers) et de la Lingerie. L’ensemble est entouré de charniers ou pourrissoirs : Le Vieux Charnier le long de la rue Berger (anciennement rue aux Fers), le charnier de la chapelle de la Vierge le long de la rue Saint Denis, le charnier des Ecrivains le long de la rue de la Lingerie et le charnier des Lingères le long de la rue de la Ferronnerie Sa naissance peut remonter aux Mérovingiens, il était en ce temps hors les murs et situé aux abords de la route menant de Paris à Saint Denis. Son importance ne fit que grossir avec le temps notamment à partir de 1137 lorsque que le marché central, le « ventre de Paris » s’installa aux Champeaux (aujourd’hui Les Halles). En 1186, Philippe Auguste doit le fermer en l’entourant d’un mur. Il enferme d’abord les morts avant d’enfermer les vivants 4 plus tard avec l’enceinte qui aujourd’hui encore porte son nom et dont quelques vestiges survivent dans la ville.

Sous l’Ancien Régime, les saints Innocents représentent bien plus qu’un simple lieu d’inhumations. Il est avant tout l’une des places marchandes les plus animées de Paris. Dans son article, Christine Métayer [1] nous explique que cela « témoigne de la victoire des milieux populaires sur la politique officielle de la sacralisation des champs des morts ».

Avec la construction des galeries funéraires, celle des étalages en fut facilité le long des quatre rues entourant le cimetière. Construites à même le mur du charnier, des échoppes ouvertes d’environ 1m² étaient louées moyennant une redevance annuelle (variable selon l’emplacement de l’échoppe) à des « revendeurs de menus objets ». Si besoin, le chapitre fournissait des armoires cadenassées et un comptoir amovible fixé à la muraille. Le chapitre délivrait également à la vente itinérante et aux petits commerces, la permission de se tenir sous les charniers à titre gratuit et ne faisant l’objet d’aucun bail : vendeur d’eau-de-vie, vendeuses de bougies, d’images pieuses, de livres d’heures etc. En contrepartie, les bénéficiaires ne devaient incommoder ni la circulation ni l’entourage et quitter les lieux à la nuit tombée.

Poterne de la Ferronnerie – Plan de 1780 – Source : Gallica /Passage aux 2 portes – © C.Marville vers 1866 – Source : vergue.com
Vue prise depuis la Rue des Innocents, au fond la Place Ste Opportune.

 

5 portes permettaient d’entrer dans le cimetière : la porte St Germain à l’angle de la rue de la Ferronnerie et de la Lingerie, la porte St Eustache aux coins de la rue de la Lingerie et de la rue Berger (anciennement rue aux Fers), la petite porte de la rue aux Fers, la porte St Jacques à l’angle de la rue St Denis et la porte ou poterne de la Ferronnerie.

Grâce au département du Minutier Centrales des Notaires de Paris aux Archives Nationales, il nous est possible, non sans émotion, de mettre un nom, un prénom et une profession sur certains de ces locataires … si le cœur vous en dit, murmurez leurs noms la prochaine fois que vous y passerez :

6 juillet 1624 – Permission accordée à Mr Jean Billy, maître pain d’épicier de mettre à ses frais une ferrure et une hotte pour vendre son pain d’épice contre la barrière étant à l’entrée de la porte du cimetière, du côté de la rue Saint Denis. 6 livres/an.

19 décembre 1632 – Bail à Mme Claude Lalandre, herboriste, pour une boutique rue du Marché aux Poirées afin qu’elle y débite ses herbes médicinales. 27 livres/an.

17 novembre 1633 – Bail pour 9 ans à Guillaume Hesme et Marie Cocquent, marchands fripiers pour la maison à l’enseigne de la Croix Blanche, près de la Place aux Chats autrement La Lingerie. 420 livres/an. Bail renouvelé le 28 novembre 1642 avec augmentation de 10 livres.

Mobilier urbain

La légende prétend que la terre des Innocents mangeait les corps en 9 jours. De ce fait, certains, inhumés dans d’autres paroisses, s’en faisaient déposer une poignée dans leur cercueil.

Lorsque les fosses communes étaient pleines, les ossements de ces dernières étaient placés dans les charniers entourant le cimetière afin que les fosses puissent être réutilisées. Ces charniers n’étaient autre que des galeries ou portiques dans les combles desquels on entreposait les os. Leurs toits en tuiles étaient percés de lucarnes et reposaient sur des petits piliers de bois. Cela permettait à l’air de passer afin de mieux dessécher les os qui se transformaient en poudre plus rapidement.

Charnier des Lingères – côté rue de la Ferronnerie – 28 arcades – 21 février 1786 Charles Louis Bernier

 

Parmi le mobilier funéraire du cimetière des Innocents, très peu de choses sont parvenues jusqu’à nous. Les Halles étant en travaux (au-dessus et en-dessous), nul ne sait si nous pourrons les observer à nouveau, quoi qu’il en soit, peut-être avez-vous déjà observé quelques restes du cimetière autour de la rotonde du RER D. Vestiges discrets d’un lieu où la vie l’a emporté sur la mort …

Grâce au dessins de Charles Louis Bernier en 1786, juste avant la fermeture du cimetière, nous avons connaissance des principaux monuments des Innocents. Le plus ancien est sans nul doute la tour octogonale, en pierres, Notre-Dame des Bois faisant office de tour-lanterne. Comptons également le prêchoir qui abritait le prédicateur du jour des Morts ou de la fête des St innocents.

La Mort St Innocent

 

 

 

Le plus remarquable d’entre tous les monuments, était certainement la statue d’albâtre appelée La Mort St Innocent. Visible sous les arcades de la Galerie du charnier de la Vierge (rue St Denis), elle l’est à présent au Louvre, Aile Richelieu, rez-de-chaussée, passage de la Mort St Innocent, salle n° 13.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autre particularité du cimetière : les recluses. La future recluse devait demander audience à son évêque qui, à l’occasion d’une cérémonie équivalente à la « prise de voile », bénissait la cellule et apposait son propre sceau sur la porte.

La Recluse des Innocents

Comparables à des minuscules loges, ces cellules n’avaient que 2 étroites ouvertures, l’une donnant à l’intérieur de l’église, permettant à la recluse de suivre les offices, l’autre donnant sur l’extérieur, permettant aux passants de nourrir la recluse.

Le 11 octobre 1442, le journal du Bourgeois de Paris, nous apprend que Jeanne la Verrière devient recluse aux côtés d’Alix la Bourgotte qui elle, resta emmurée 46 ans ! 43 plus tard, le roi fit grâce de la vie de Renée de Vendomois femme noble, adultère, voleuse, qui fit assassiner son mari. Le parlement la condamna à demeurer perpétuellement recluse et emmurée au cimetière des Saints-Innocents «en une petite maison qui lui sera faicte à ses dépens».

 

Nous ne pouvons cependant parler du Cimetière des Saints Innocents sans évoquer la Danse Macabre et encore moins Nicolas Flamel …

La Danse Macabre tout d’abord. Elle serait la 1ière et aurait inspirée toutes les autres en Europe. Sa réalisation remonte à 1424, du côté du charnier des Lingères, rue de la Ferronnerie. Cette fresque, cette sarabande soulignait la vanité des distinctions sociales, dont se moquait le destin, fauchant tout le monde peu importe son rang. Il n’en reste plus rien aujourd’hui …

Vers la rue de la Lingerie, un homme tout noir montrait le cimetière et portait cette étrange inscription : « Je vois merveilles dont moult je m’ébahis ». Mais de quelles merveilles s’agit-il ? On a pensé qu’il s’agissait de la 4ème arcade que Nicolas Flamel [2] avait fait décorée du côté du charnier de la chapelle de la Vierge, rue St Denis. Pendant près de 400 ans cette arcade à intriguée tous les alchimistes.

Le transfert des ossements [3]

Vivant parmi les morts, près de l’église, le personnage essentiel des Innocents était le fossoyeur. Il était payé sur les divers droits qu’il percevait selon les catégories d’inhumations. Mr François Poutrain a été le dernier fossoyeur du cimetière des St Innocents. Ayant la charge de tenir les registres d’inhumations, il a ainsi pu évaluer à 90 000 le nombre d’enterrements qu’il a exercé en plus de 30 ans. On avance le nombre d’un million 200 000 enterrements en 6 siècles.

A nouveau avec émotion, consultons les registres du Minutier Centrales des Notaires de Paris aux Archives Nationales afin de remettre un nom sur quelques « habitants » de cette dernière demeure :
22 septembre 1572 – François Clouet, peinte et valet du Roi, enterré aux St Innocents.
18 septembre 1628 – Jean Crignon, compagnon vergetier, enterré aux St Innocents, devant la chapelle de la Vierge.
23 septembre 1638 – Louis de Cressé, grand-père de Molière, enterré aux St Innocents.
2 mars 1639 – Gilette Alpin, enterrée aux St Innocents, devant la Tour Notre-Dame des Bois.
13 mai 1643 – Balthazar Duburet, violoniste ordinaire du Roi, enterré aux St Innocents.

Tout au long du 18ème des plaintes ne cessèrent de se répandre afin de réclamer la fermeture du cimetière, trop proche du marché et jugé trop néfaste à la santé. Le 30 mai 1780, le mur d’un cave de la rue de la Lingerie céda et se fit envahir par des centaines de corps et d’ossements, une atmosphère putride et fétide intoxiqua le voisinage. Une fosse commune creusée 6 mois auparavant venait de craquer sous la pression … Le scandale fut tel que le 4 septembre de la même année, le Parlement, après enquête, ordonna la fermeture du cimetière des Innocents et l’interdiction des inhumations à partir du 1er décembre. Pourtant le transfert des ossements de nombreuses générations de parisiens hors de la ville dans les catacombes de la Tombe Issoire, ne débuta que 5 ans plus tard et s’étendit progressivement jusqu’en 1814 à la majorité des cimetières intramuros.

[1] Christine Métayer : « Un espace de vie : les charniers des SS.Innocents à Paris, sous l’Ancien Régime. ».
[2] Parcours Paris Alchimique par Sylvanie de Lutèce – A partir du Printemps 2017
[3] Roman historique d’Andrew Miller : « Dernier requiem pour les Innocents »

1 Comment

  1. lefret jp says

    Vraiment très intéressant de pouvoir replonger dans ce passé, nous qui passons tous les jours sur ces anciens lieux.

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