PORTRAITS
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RENCONTRE AVEC LA BRILLANTE PHOTOREPORTER MARIE MAGNIN

Je connais Marie Magnin depuis longtemps, depuis nos autres vies. Avant qu’elle ne vive avec un appareil photo à la main et avant que je ne m’appelle Balthazare. Nous avions des envies de scène mais c’est finalement en passant toutes les deux de l’autre côté du décor que nous nous sommes trouvées et retrouvées. Lorsque j’ai découvert le travail photographique de Marie, j’ai été bouleversée par la beauté des photos et la pudeur de ses clichés. C’était une photo noir & blanc (sa signature) d’un homme qui en rase un autre dans un endroit délabré. Cette photo prise au lycée Jean-Quarré dans le 19ème à Paris (qui était alors occupé par des migrants) ne reflétait aucunement un mal-être mais juste une scène de vie. Un contact, des rendez vous ratés et finalement, nous avons réussi à travailler ensemble. Elle contribue à Balthazare Magazine en me suivant sur des interviews. Mais son travail, son essence, se situe ailleurs, dans un combat qui l’a choisie au détour d’une rue. Elle photographie ceux qu’on pourrait ne jamais voir si des hommes et des femmes comme elle, n’avaient pas ce besoin instinctif et cette nécessité d’aller sur le terrain pour en ramener des photoreportages. L’année 2015 a été particulièrement éprouvante : les rassemblements suite aux attentats de Charlie Hebdo, la jungle de Calais, les soirs de prières devant le Bataclan… Marie nous prouve encore plus que les images ont un poids.

JEAN QUARRE- PHOTO MARIE MAGNIN


Marie, quel est ton parcours ?

Après une école de journalisme, j’ai commencé ma carrière en presse écrite. Très vite, je suis devenue journaliste reporter d’images pour la télévision. Je partais seule en reportage avec une caméra et je m’occupais des images, des interviews, de la rédaction…
Mais aujourd’hui je suis dans une vraie période de transition entre mon travail pour la télévision et mon travail de photographe – qui me prend de plus en plus de temps.
Mon amour de la photographie remonte à l’enfance. J’ai grandi en Haute-Savoie, au milieu des champs, alors je faisais des photos de vaches. J’ai des souvenirs de faire mes tirages photo vers une dizaine d’années.
Ce que j’aime en photo c’est qu’à un moment donné tu décides d’appuyer et ce moment là, il est unique. En vidéo au contraire il y a quelque chose qui se prolonge. J’en ai eu marre de cette narration vidéo, j’ai eu envie d’Instants. Je trouve que la photo nous pousse plus à réfléchir.

Entre les murs de Jean-Quarré PHOTO MARIE MAGNIN

Tes photos touchent à des sujets de société importants, que cherches-tu à provoquer chez le public ?
Quand on regarde mes photos, ce qui compte, ce n’est pas que techniquement elles soient bonnes, je veux que les gens parlent entre eux et ressentent l’humain. Je ne supporte pas le silence face à certaines situations. Qu’on soit d’accord ou pas sur les problématiques que la question des migrants soulève, peu importe, mais on ne peut pas l’ignorer. J’ai besoin que mes photos aident à ouvrir les yeux.

BATACLAN PHOTO MARIE MAGNIN

Tu te sens investie de la mission de donner la parole à ces migrants ?
Je n’ai pas cette prétention là, non. Mais quand je pars en reportage je suis à ma place, je sais que je suis au bon endroit. Des gens me disent : « Quand même, tu vas photographier les gens dans la misère ». Mais c’est important de témoigner pour ne pas oublier.

Pour revenir sur ton travail réalisé au lycée Jean-Quarré dans le 19ème, quelle est l’histoire de ce reportage ?
Une copine avait mis sur facebook une photo de ce lycée depuis la rue et elle avait ajouté un message comme : « demain, on retournera acheter notre fringues préférées, on portera nos Stan Smith et on trainera dans nos bars bobos, mais aujourd’hui je suis passée devant un lieu que je ne soupçonnais pas. Alors on ne va pas s’en vouloir d’avoir notre quotidien, mais par contre j’ai découvert que des gens avaient besoin de nous. Donc si vous avez des fringues, des draps, de la nourriture, il y a cette adresse là. ». C’était à côté de chez moi donc j’y suis allée pour amener des trucs. Je suis arrivée dans un lieu que je ne soupçonnais pas, à 5 minutes de chez moi, dans un lycée désaffecté. J’ai été scotchée.

Un souvenir incroyable que ce métier t’a apporté en tant que photoreporter ?
J’ai une petite expérience mais on a vécu une année dramatique et sur laquelle j’ai travaillé. Donc j’ai cette photo du Bataclan très symbolique où on voit les différentes communautés religieuses prier ensemble pour dénoncer ces actes de terrorisme et lancer un message de paix. Quand tu es là, tu as beau être dans la cohue médiatique, à l’intérieur il y a quand même quelque chose qui se passe, qui remue.
J’ai vraiment envie de faire ce travail pour qu’on soit meilleur les uns avec les autres.
À Calais, pendant le démantèlement d’une partie de la jungle, avec une journaliste on est passées dans une zone où des cabanes avaient été incendiées et il y avait un vieux canapé en skai, le vieux canap’ qui te fout le bourdon. Et là, il y avait un homme d’une cinquantaine d’années assis sur ce canapé, au milieu des cabanes brûlées, dehors. Et au moment où j’ai voulu le photographier j’ai vu son regard et j’ai eu un truc, une envie de chialer d’un coup. Le regard de cet homme m’a bouleversée. Quand je travaille, malgré l’empathie, je garde une distance et parfois la distance s’écaille un petit peu.
La marée humaine à Répu que j’ai photographiée depuis le haut de la statue, après Charlie Hebdo, c’est aussi un moment que je n’oublierai jamais. On a vécu un drame historique à ce moment-là, puis un second le 13 novembre. Ces deux drames, ce sont des moments que je n’oublierai pas, dans mon travail non plus.

PHOTO MARIE MAGNIN

PHOTO MARIE MAGNIN

 

Être une femme ça change quelque chose dans ce métier ?
Je pense très sincèrement qu’on n’est pas le même photographe si on est un homme ou une femme, c’est une évidence. Je ne veux pas généraliser, entrer dans le cliché inverse, mais il y a une sensibilité différente. Le fait d’être une femme, parfois ça me donne accès à certaines choses, parfois ça me rend plus vulnérable.

Jungle de Calais - photo Marie Magnin)

Tu es prête à tout pour une photo ?
Non, je n’irais pas faire une photo coûte que coûte. Et de manière générale, je fais ma propre censure. La question que je me pose toujours est simple : « Est-ce justifié que je montre cette image, et si j’étais dans la situation de cette personne ou de sa famille, comment je réagirais à cette photo ». Une photo ce n’est pas à tout prix. La photo du petit Aylan par exemple, je suis pour qu’on la montre. C’est dur de voir un enfant échoué sur une plage alors qu’il est censé avoir la vie devant lui, mais cette photo a fait un raz de marée. L’aide qui a afflué à ce moment là a été dingue.
Pour moi, la photo dure, on doit la montrer, mais ce n’est pas gratuit, il ne faut rien faire gratuitement. Je ne veux pas nuire mais je ne veux pas non plus édulcorer. En tant que photographe, je suis là pour témoigner.

Tu as des rêves ?
À l’heure actuelle : vivre de la photo.

Et en ce moment, tu fais quoi ?
Je n’ai pas de plan, je continue à travailler sur ces sujets qui comptent pour moi. Ce qui m’intéresse c’est l’humain et les problèmes liés à l’humain, et j’ai des projets dans ce sens. Je prépare aussi une exposition dans le cadre du festival Confrontations Photo qui aura lieu à Gex du 30 septembre au 2 octobre, et une autre à l’école Gobelins dans la foulée. Et puis, je travaille dur pour arriver à vivre pleinement du reportage et ça, ce n’est pas une mince affaire.

Scènes quotidiennes dans la jungle de Calais. PHOTO MARIE MAGNIN

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Exposition « Parcours » Jusqu’au 22 novembre
De 9h à 18h – Entrée Gratuite
École Les Gobelins
73 Boulevard Saint-Marcel
75013 Paris

1 Comment

  1. BERSANETTI says

    « Eclaire ce que tu aimes sans toucher à son ombre »C.Bobin
    Marie a ce talent là et c ‘est Magique!

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