CULTURE, PORTRAITS
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L’IRRÉSISTIBLE ASCENSION DE TOMMY MILLIOT // METTEUR EN SCÈNE DE LA COMPAGNIE MAN HAAST

En juin dernier au théâtre Centquatre à Paris, discrètement, la 8e édition du festival Impatience récompensait la compagnie MAN HAAST pour son travail sur Lotissement. Tommy Milliot son metteur en scène, nous parle de son parcours et en dit plus sur son travail. Entre les lignes de son discours passionné, du « choc originel » au Festival d’Avignon dont il revient, Tommy nous fait aussi une belle promesse. Il ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Portrait en 3 pintes et demi.

Fin d’après-midi grise et humide dans le Nord de la capitale. La chaleur se fait rare, on sent l’automne arriver à pas de loup. C’est sans hasard que nous nous retrouvons ce jour-là dans un bar du 18e arrondissement. Originaire du Nord de la France c’est d’ailleurs exactement là qu’il a garé sa twingo pour la première fois lors son installation à Paris. Là même, 8 ans plus tard, que nous trinquons à sa réussite

L’aventure de Lotissement démarre en 2014 à Marseille. Jeune metteur en scène, Tommy accepte l’invitation d’Hubert Colas au Festival Actoral où il se voit confier la pièce de Frédéric Vossier pour une première lecture.

Les heures de travail passées à mieux approfondir le texte lui donnent l’occasion de se l’approprier davantage. Doucement dans sa tête, l’envie de voir les choses se concrétiser s’installe.
Ce qui aurait pu ne rester qu’un exercice il le mène jusqu’au bout avec son équipe, jusqu’à une première représentation à La Rose des Vents, scène nationale de Villeneuve d’Ascq, en janvier dernier.
« Les acteurs sont les mêmes qu’à la lecture. Tout ça a commencé en 2014…et on est en 2016 ! »
Une persévérance qui paye puisque deux années de labeur plus tard, après autant de plaisir que d’efforts consentis, c’est la consécration.

Au mois de juin au Centquatre, la compagnie Man Haast remporte le prix du Festival Impatience. A la clef, une conséquente tournée de représentations à travers la France, en commençant par le très prestigieux Festival d’Avignon.

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En héritage, Actoral.15 © Alain Fonteray

Les origines

Avant d’en arriver là, dans son désir d’expérimenter l’art, Tommy a longtemps fait l’aller-retour entre arts plastiques et théâtre.

En s’inscrivant au lycée de Béthune déjà, le retournement s’est fait à la dernière minute lors du choix des options. Trois ans plus tard après un bac théâtre passé en candidat libre, nouvelle hésitation. Indécision courante à cet âge, elle révèle chez lui un manque de confiance qu’il semble avoir subit plus qu’il ne le laisse paraître :« Au lycée j’étais jeune et puis je ne me sentais pas forcément légitime, je ne venais pas d’une famille qui faisait du théâtre, je ne le partageais pas chez moi »

Tommy part à Bruxelles tenter l’aventure des arts plastiques mais une fois encore, cette perspective ne résiste pas. Sans même valider une année, par manque d’intérêt, il abandonne et rejoint Arras. Sa licence arts du spectacle en poche, libre, le voilà à Paris. Il « arrive ici en bagnole », rue Caulaincourt, et entame un master en dramaturgie et mise en scène à Nanterre.

Cette année là lors de son premier stage, sa rencontre avec le metteur en scène Eric Vignier est déterminante. Ce dernier l’accompagne, l’encourage. Une collaboration de trois ans au terme de laquelle Tommy signe déjà sa troisième mise en scène [ Il est très difficile d’attraper un chat noir dans une pièce sombre (surtout s’il n’y est pas) NDLR ]. De là découlera sa rencontre avec Hubert Colas, sa participation au festival Actoral puis le prix Impatience et tout ce qu’on en sait. Jusqu’à ces pintes en terrasse ce soir, à parler, boire et fumer.

man-haast-7Il est difficile d’attraper un chat © J.L Fernandez

« J’ai toujours pensé que le théâtre était la seule chose possible »

Lancée comme une certitude, cette affirmation n’a pourtant pas toujours été d’une telle évidence puisqu’il considère en avoir longtemps oublié l’origine. Mais il y a une raison à tout, même si parfois elle se fait discrète pendant de longues années. Quelque part en lui tout ce temps se terrait un élément fondateur qui n’attendait qu’à resurgir.

Ce « choc originel », Tommy le resitue à l’âge de 11 ans, lorsque son prof de français a emmené toute sa classe au théâtre. Il doit d’ailleurs se reprendre pour décrire la scène car il avait commencé par dire « il m’a emmené au théâtre », une nuance subtile qui exprime bien l’émotion puissante qu’il a ressenti. C’est comme si son prof n’avait emmené que lui tant le reste autour a cessé d’exister. Il s’est trouvé « liquide, abasourdi » qu’une telle chose soit possible, « que ça existe ». Étrangement, le seul détail qu’il retient aujourd’hui de ce spectacle jeune public c’est la présence d’un chat. Ce qui l’a marqué en revanche, ce sont les gens qui rentraient, « les gens assis, puis la lumière qui s’allume » et ceux qui jouent, « en chair et en os ».

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Lotissement © Alain Fonteray

C’est à croire que ce captivant ballet ne devait jamais s’interrompre.

Seulement c’est désormais à lui que revient la charge d’émerveiller, et il le sait.

Au Festival d’Avignon cet été, 15 minutes avant sa représentation et chose qui ne lui arrive habituellement jamais, Tommy jette un œil dehors. Une queue de 300 personnes est là. Lui, d’un coup, sent monter l’inquiétude. Pas le stress que l’on pourrait habituellement attendre d’un metteur en scène les soirs de première, mais l’inquiétude liée à l’idée qu’il se fait de sa responsabilité :« Je me sentais responsable de la prochaine heure de leur vie, et je me demandait si cela était une bonne ou une mauvaise chose ».

Alors que les spectateurs entrent par dizaine Tommy sait que plus rien de tout ça ne lui appartient, c’est aux acteurs et aux spectateurs de prendre le relais. Alors Tommy s’agite, tente de maîtriser tout le reste et d’être sur tous les fronts. Il le sait bien qu’il « [fait] chier tout le monde », mais il ne faut pas qu’il s’arrête. « Là je vois quelqu’un qui n’a pas le programme alors je vais en chercher pour le lui donner, je dis aux gens que c’est bien de se mettre ici ou là, ce qui est complètement ridicule » et d’insister « je me sens responsable des spectateurs ».

Ce solide sentiment, il le tient d’une vraie conscience de notre pluralité. « Je n’aime pas le fait qu’aujourd’hui on essaie de nous faire croire qu’on est tous les mêmes. Chaque spectateur a une histoire avant et après le spectacle. ». Une histoire propre, qui engage donc une réceptivité toute personnelle de ce que l’on nous donne à voir.

D’ailleurs c’est notable, Tommy ne parle jamais de public mais de spectateurs, excluant cette idée de masse pour n’envisager que les multiples individualités.

Par sa mise en scène, il ne fait que poser les bases d’une réflexion dénuée de toute finalité irrévocable, libre d’être interprétée de mille façons : « Les spectacles sont des choses qui appartiennent à chaque spectateur dans leur individualité. Il appartient à chacun d’en faire ce qu’il veut, ce n’est pas un objet fini pour moi, ce sont des objets qui sont finis par les gens. C’est presque métaphysique. »

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Que je t’aime © Sarah Cillaire 

Un blanc s’installe. Tommy regarde l’heure rapidement l’air agité.

Heureusement il ne s’agit pas de lassitude, entre 2 bouffées de cigarette électronique il s’explique.
« Non mais il y a eu un blanc alors moi quand il y a un vide, il faut que je regarde le temps. »

Plus qu’une source d’angoisse passagère, le vide exerce sur lui une fascination productive. Alors dans sa volonté de faire participer le spectateur, Tommy s’appuie sur cette notion qui lui est chère.
Le vide, celui qui « permet de développer l’imaginaire ». Comme il le dit si bien, « au théâtre il ne suffit pas de montrer un espace vide pour le créer », alors il passe par un chemin détourné tout en s’appliquant à n’imposer aucune représentation tangible des choses.

Dans Lotissement, l’espace dramatique est délimité par de simples bandes de scotch au sol et l’absence d’accessoire, hormis une caméra, permet d’interpréter la trame de façon tout à fait personnelle. C’est donc bel et bien ce qu’il cherche.

En utilisant un décor froid, des formes simples ou des couleurs primaires, Tommy essai de ramener les différents éléments à leur essence. Il en est de même pour le texte qui il y tient, doit être dénué de toute interprétation de la part de ses acteurs, ce qui est évidemment un travail difficile. Mais selon lui un metteur en scène « ne doit pas superposer des choses sur un fait, sinon c’est un jugement » et ça ça ne l’intéresse pas du tout. Ce qu’il cherche est ailleurs : « Je m’appuie sur la sonorité des mots, la langue, pour revenir au sens premier qui est le son. C’est un peu comme si on lisait une phrase à voix haute sans en connaître la fin ».

En somme il faut que chaque geste, chaque mot émis soient essentiels, faute de quoi l’impression de faire des généralités prendrait le dessus, une perspective dont il ne veut bien sûr pas entendre parler.
« Au final les spectateurs feront des interprétations, bien sûr, mais l’acteur sera passé par autre chose. Il ne mettra cet espèce de vernis sur les mots, il passera à l’intérieur. On travaille le texte de façon à ce qu’il soit le plus ouvert possible et c’est ce qui déstabilise le spectateur je pense ».
On ne peut que confirmer tant chacun de ses spectacles laisse une drôle de sensation. Comme si l’espace d’un moment, le temps s’était arrêté et nous avait chuchoté à l’oreille. Une émotion voulue mais pour être exact, pas toujours si simple d’accès.

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Que je t’aime © Sarah Cillaire 

La poésie ne lui raconte pas d’histoire mais elle le frappe à coup sûr.

En terme d’émotivité Tommy n’intellectualise pas, c’est un instinctif. Alors pour atteindre cette émotion qu’il croit oblitérée par ses penchants minimalistes, Tommy n’imagine pas faire sans celle qu’il présente comme son binôme.

« Moi j’aime les choses très formelles, malheureusement la formalité empêche l’émotion à laquelle je suis pourtant très attaché. Sarah me permet souvent d’y accéder. Moi j’aurais cherché à transmettre l’émotion, mais de manière plastique. Sarah, elle, le fait à travers le sens. »

Sarah Cillaire est la dramaturge de la compagnie mais à écouter celui qui s’appuie sur elle tout au long du processus de création, elle est aussi bien plus que ça : « Elle est celle qui défait mes nœuds, dit-il d’un air joliment involontaire, elle est là pour aiguiller les choses, les rassembler, les construire ».

Fidèle à ses collaborateurs, Tommy ne ferait pas le même métier s’il n’y trouvait pas cet esprit de groupe. D’ailleurs il n’impose jamais rien à ses acteurs pour qui il a beaucoup d’admiration : « C’est eux les passeurs, il ont beaucoup de mérite, c’est un métier très difficile ».

Immuablement tourné vers les autres dans ses actes autant que dans les sujets qui l’animent, il nous ouvre les yeux : « On voudrait nous faire croire, par exemple ici à Paris, qu’un théâtre élitiste sévit à l’Odéon ou dans ces grands lieux mais c’est faux. Ces théâtres sont des théâtres publics, donc financés par l’état, ils appartiennent aux gens. Il faut faire comprendre aux spectateurs qu’ils en sont responsables, dans le bon sens du terme, il faut inverser la vapeur. »

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Lotissement © Alain Fonteray

Il paraît que l’avenir appartient à ceux qui croient en la beauté de leurs rêves.

Seulement voilà, quand le talent rencontre les opportunités qui lui correspondent et que le succès est au rendez-vous, fou est celui qui penserait le futur déjà tout tracé. Il faut avoir des choses à dire, une vision à partager et ajouter une sacrée portion de travail supplémentaire à un moral d’acier. Pour ne pas décevoir ceux qui nous ont fait confiance d’abord, puis pour ne plus jamais stopper sa course vers la satisfaction de soi qui nous ronge.

Dans un rire teinté d’inquiétude, juste avant de quitter le bar, il me lance : « Oh la la cet interview va ressembler à n’importe quoi, il va falloir que tu réécrives tout ! »
Je ne dis rien mais à vrai dire, c’est faux. Si Tommy Milliot pense partir dans tous les sens en s’exprimant il n’en n’est rien. Loin de moi l’idée d’interpréter l’ensemble, je ne fais que lui permettre d’être mieux compris.

Lotissement, du 8 au 11 novembre à La Loge (Paris 11e), réservation ici.

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