CULTURE, LITTÉRATURE
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PARIS HISTORIQUE // L’AFFAIRE DES POISONS 1672 – 1676

Episode 1 – La Marquise aux Poisons

Paris, 17ème siècle. Ses 600 000 habitants en font la plus grande ville d’Europe mais aussi la plus dangereuse. Ce siècle qui se veut celui de la Raison et des Lumières est aussi un siècle de guerres civiles et religieuses, un siècle synonyme de Contre-Réforme et un siècle de grande religiosité avec Dieu et … Satan.

Paris est pleine à craquer de charlatans et autres devins qui s’enrichissent au dépend de la crédulité du peuple. L’éventail est large, il s’étend du simple fait de lire l’avenir jusqu’aux messes noires et/ou rouges en passant par les philtres d’amour et les terribles poudres de successions.

Les amants maudits

Le 31 juillet 1672 au n°5 rue Hautefeuille, Jean-Baptiste Godin de Sainte Croix, officier de cavalerie, est retrouvé mort chez lui. Aventurier et passionné d’alchimie, l’homme est surendetté. Immédiatement on procède à l’inventaire après décès au cour duquel on découvre un coffret contenant 9 lettres d’aveux et de reconnaissances de dettes de sa maîtresse Madeleine Dreux d’Aubray ainsi que de nombreuses fioles aux contenus suspects.

Maison de Ste Croix (tourelle) n°5 Rue Hautefeuille – Paris 6ème C.Marville vers 1866

Le 4 septembre 1672, La Chaussée, le valet de Godin de Ste Croix, est arrêté avec en sa possession un coffret contenant lui aussi des fioles suspectes.

Du 20 au 28 septembre 1672 des apothicaires procèdent à l’inventaire et aux tests des poudres et liqueurs trouvées dans le coffret de La Chaussée et suspectées de poisons. Le coffret est séparé en 12 petites cellules et contient des fioles de verres remplies de matières diverses (eau claire, eau grisâtre, opium, arsenic, vitriol etc.). Chaque produit est testé (pur ou non) sur différents animaux : chien, chat, pigeon, poule. Certains meurent, d’autres non. Tout dépend de la dose de poison et du poids de l’animal :

«Le 24 nous avons donné 2 cuillères pures de ce liquide à une poule grise sur les quatre heure trois quarts après-midi, laquelle à cinq heure et quart environ a été attaquée d’un hoquet qui a duré un peu plus d’un quart d’heure et a été suivi de cris languissants après lesquels la dite poule s’est abattue puis relevée et enfin ayant été agitée quelque peu de temps de fortes convulsions, elle est morte au bout d’une heure et demie […] éructant et rejetant une eau boueuse, le corps de laquelle ayant été ensuite ouvert. Il ne nous a rien paru d’altéré à l’estomac.»

Les conclusions du rapport sont édifiantes :
« Les expériences et épreuves que nous avons faites des eaux et poudres […] nous ont persuadé et convaincu que ce sont des poisons de diverses natures et de différentes compositions. Certaines liqueurs sont d’une composition si déviante qu’il est presque impossible qu’on ne s’en laisse surprendre, parce qu’on en peut mêler avec l’eau et le vin et beaucoup d’autres aliments sans qu’on s’en aperçoive, ressemblant à l’eau commune en couleur et saveur. »

Manuscrits de la bibliothèque de l’Arsenal. Archives de la Bastille. DEUXIÈME SECTION — PRISONNIERS DOSSIERS INDIVIDUELS ET DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES (1). AFFAIRE DES POISONS — Années 1676 et suivantes. Années 1672, 1676 et 1677 – © BNF

Curieusement, on se rend compte que Godin de Ste Croix est mort … de mort naturelle ! Sa maîtresse ne l’a donc pas empoisonné. Par contre elle a laissé une lettre d’aveux, disant qu’elle avait empoisonné son père et ses frères. Mais qui est cette femme au juste ?

Marie-Madeleine Anne Dreux d’Aubray, Marquise de Brinvilliers n’est autre que la fille du lieutenant civil du Châtelet, la fille du préfet en quelques sortes. De bonne éducation donc, c’est une femme du monde qui fréquente les Salons. Mariée à Gobelin de Brinvilliers (descendant du fondateur de la manufacture des Gobelins), qui ne tarde pas à faire venir en leur demeure, rue Charles V, Godin de Ste Croix. Séduit par la Marquise, Godin de Ste Croix tombe sous son charme et rapidement un ménage à 3 se forme. Dorénavant, ils sont de toutes les fêtes et de toutes les orgies. On ne voit et ne parle plus que d’eux. Et c’est bien là le souci : Mr Dreux d’Aubray, lieutenant civil au Châtelet voit d’un très mauvais œil les amours de sa fille. Ni une ni deux, il obtient une lettre de cachet [1] lui permettant de faire enfermer Godin de Ste Croix à la Bastille. Bon débarras !

Ah oui, vraiment ?

6 semaines, Ste Croix ne reste que 6 semaines à la Bastille à compter du 19 mars 1663. C’est largement suffisant pour faire la connaissance d’Exili, un codétenu qui va lui transmettre l’art des poisons. A sa sortie, Godin de Ste Croix retrouve la Marquise de Brinvilliers et ensemble ils vont se débarrasser de ce père encombrant. Par vengeance tout d’abord puis pour obtenir son héritage. Pendant presque 8 mois, Mr Le Préfet va être empoisonné à petites doses afin de ne pas éveiller les soupçons et surtout de faire croire à une mort naturelle. Elle s’entraîne dans un premier temps sur les malades de l’Hôtel Dieu afin de mieux définir les doses. Mr Dreux d’Aubray fini par mourir mais ce sont ces fils qui héritent … qu’à cela ne tienne : les amants maudits empoisonnent les frères. La marquise tentera même d’en finir avec sa sœur et son mari. Mme de Sévigné dira : « Médée n’en a pas fait autant. »

L’affaire des poisons (1955) Henri Decoin avec D.Darrieux et P.Meurisse

La mort de Godin de Ste Croix va sérieusement inquiéter la Marquise de Brinvilliers qui s’enfuie en Angleterre. Condamnée à mort par contumace (en son absence), celle qui n’est plus que La Brinvilliers se réfugie à Liège où elle est arrêtée le 25 mars 1676. Elle tentera plusieurs fois de se suicider sur le chemin du retour. Enfermée à la Conciergerie, son procès débute le 29 avril 1676 : elle est condamnée à mort le 17 juillet 1676.

Grâce aux manuscrits de la bibliothèque de l’Arsenal (archives de la Bastille) plongeons au cœur des derniers jours de La Brinvilliers …

Extrait de conversation entre M.Pirot, confesseur de Mme de Brinvilliers et cette dernière – Mardi 14 juillet 1676

« Le mardi, M. le Premier Président me manda chez lui.
– Nous ne vous demandons, me dit-il, que la charité d’assister à la mort de Mme de Brinvilliers […] On a procédé au jugement, et elle a été condamnée à l’amende honorable devant Notre-Dame de Paris, à avoir la tête tranchée à la Place de Grève, son corps brûlé, et en 10 000 livres de réparation envers dame Mangot, veuve de Mr Dreux d’Aubray, […] et ordonné qu’elle serait préalablement appliquée à la question ordinaire et extraordinaire [2] pour savoir ses complices. »

Mme de Brinvilliers : « […] Je voudrais savoir quelle était la composition des poisons dont je me suis servie et dont on a usé par mon ordre ; mais tout ce que j’en connais c’est que les crapauds y entraient, et qu’il y en avait qui n’était que de l’arsenic raréfie … »
Extrait de souvenirs de M.Pirot, confesseur de Mme de Brinvilliers – Vendredi 17 juillet 1676, [dernier jour de Mme de la Brinvilliers]

« Nous descendîmes à l’heure même, et traversâmes les galeries, le bourreau à sa droite et moi à sa gauche ; nous entrâmes dans la chapelle et dans l’enceinte du chœur, où nous nous mîmes à genoux, elle et moi, pour adorer le Saint-Sacrement. […] Elle me témoigna qu’elle avait souffert tant dans l’extension qu’on avait faites de ses bras et de ses jambes que de l’eau qu’elle avait avalée [3], et je peux répondre qu’elle en avait les bras marqués ; ils étaient rouges en quelques endroits et livides en d‘autres, et quoi qu’elle marchait assez librement, elle ne pouvait pourtant se mettre à genoux qu’avec beaucoup de peine.

[…] Nous nous trouvâmes dans le vestibule de la Conciergerie, entre la cour et le 1er guichet, où on la fit asseoir pour la mettre dans l’état où elle devait être pour l’amende honorable. Sitôt que le bourreau lui parla de mettre une chemise […] sa pudeur fut alarmée, s’imaginant qu’il fallait la déshabiller pour cela, mais le bourreau la rassura (quelle phrase étrange !), lui disant […] qu’on mettrait seulement la chemise par-dessus ses habits.

Plan du Rez-de-Chaussée de la Conciergerie au XVIIIème siècle

[…] Le bourreau lui noua les mains et la ceignit de la même corde ; il lui en mit une autre au col pour l’amende honorable, et comme il la voulut mettre nu-pieds pour la même raison, quand il lui ôta ses mules et qu’il lui tira ses bas, elle me fit signe de m’asseoir auprès d’elle pour se consoler un peu avec moi de toute l’infamie qu’elle souffrait. Il y avait dans ce petit endroit cinquante personnes de marque qui la regardaient [4].

[…] Le bourreau était sorti du tombereau pour disposer l’échelle de l’échafaud. Je la vis monter l’échelle avec un air fort libre, le bourreau la conduisant. […] Elle eut une très grande patience pour souffrir avec une souplesse extraordinaire tout ce que lui fit le bourreau pour la préparer à l’exécution : il la décoiffa, il lui coupa les cheveux par derrière et aux deux côtés tournant sa tête assez rudement pendant presque une demie heure. […] Il lui déchira le haut de la chemise pour lui découvrir les épaules […] il ne trouva en elle résistance en rien. Le bourreau tira de sa poche un bandeau pour lui bander les yeux. Elle ne s’attendait pas à cette cérémonie […] et me dit tout haut : « Monsieur, ils vont me bander les yeux ! »

Un coup sourd dont le son frappa mes oreilles : c’était le coup que le bourreau lui donna pour lui abattre la tête. Il fit cela si habilement que je ne vis point du tout le couteau passer. Je ne vis point que le bourreau tâtât le col pour prendre ses mesures et trouver juste l’endroit où il pourrait frapper. Il ne dit rien du tout à Mme de Brinvilliers, elle se tenait seulement la tête fort droite ; il la lui avala d’un seul coup, qui trancha si net qu’elle fut un moment sur le tronc sans tomber. La tête tomba sur l’échafaud fort doucement en arrière, un peu du côté gauche, et le tronc devant, sur la bûche qu’on avait mise devant elle en travers.
Le bourreau se tourna de mon côté, s’essuyant le visage et me disant : « Monsieur, n’est-ce pas là un bon coup ? »

Lettre de Mme de Sévigné – Vendredi 17 juillet 1676
« Enfin c’est fait, la Brinvilliers est en l’air : son pauvre corps a été jeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent ; de sorte que nous la respirons, et par communications des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tous étonnés. »
Et Mme de Sévigné ne croyait pas si bien dire car l’affaire de la Brinvilliers n’est en fait que le lever de rideau de la plus grande et la plus incroyable affaire criminelle de l’Ancien Régime : l’Affaire des Poisons.

A très bientôt pour la suite : Episode 2 – Une ombre en pleine Lumière

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[1] « Les lettres de cachet sont des lettres fermées signées du roi. Elles contiennent le plus souvent un ordre individuel d’exil ou d’emprisonnement, ou encore d’internement. La lettre est adressée à un officier qui la remet à l’intéressé. Il ne s’agit pas d’une mesure arbitraire, mais d’une manifestation de la justice personnelle du souverain. » – Universalis
[2] Pour le supplice de l’eau, à la question ordinaire on fait ingurgiter 4 pots d’eau de 2 litres chacun ; 8 à l’extraordinaire. Idem pour le supplice des brodequins : 4 à l’ordinaire et 8 à l’extraordinaire qui resserrent progressivement des étaux de bois dans lesquels ont été emprisonnées les jambes. Soit : 24 litres d’eau et 12 brodequins …
[3] Il semble que Mme de Brinvilliers a subi le supplice du chevalet plutôt que celui des brodequins : sorte d’échelle sur laquelle sont attachés les bras de la victime en haut et les pieds en bas. Les pieds sont reliés à une roue par une corde. Lorsque la roue tourne, la victime est écartelée.
[4] Dont Olympe Mancini la Comtesse de Soisson et nièce du Cardinal Mazarin, qui sera inquiétée dans cette même affaire quelques années plus tard …

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