PORTRAITS
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SELMA ROSSARD // L’OEIL D’UNE GÉNÉRATION

L’œil de Selma Rossard me fait l’effet d’un tisonnier. Son talent me bluffe, son art de la composition suscite mon admiration et ses jeux de lumière me remuent. Je l’ai donc rencontré dans l’espoir de découvrir son secret et, à défaut, d’en apprendre un peu plus sur ce qui se cache derrière sa vision, si juste.

Sur les murs de mon salon, pas de tableau, pas de déco, juste une photo. Celle de la graphiste et photographe – même si elle refuse de se qualifier ainsi – Selma Rossard. C’est une de ces photos prise pile au bon moment, capturant un instant qui perd son côté hasardeux tant il fonctionne bien.
Dessus, deux enfants jouent au ballon avec leur mère une journée de marée basse. La composition est parfaite. Comme par magie, le ballon se pose exactement sur la ligne d’horizon, faisant croire à un montage.

Rendez-vous à la Hune avec Eliott Erwitt

Quand je lui ai demandé de choisir un lieu Parisien familier, je l’ai senti tiquer : « On va pas aller faire une interview au Mauri7 quand même ? ». Selma, 24 ans, Parisienne née qui arpente la ville plus de nuit que de jour.
Elle m’a finalement donnée rendez-vous à la Hune, ancienne librairie rive gauche reconvertie en librairie-galerie aux expositions gratuites et prisées, pour voir le travail de l’américain Eliott Erwitt, connu pour son humour satirique et ses photos en noir et blanc.

SELMA ROSSARD

SELMA ROSSARD

 

« La composition est parfaite, pourtant j’ai le sentiment que ce n’est même pas fait exprès ». Elle commente chacune des photos, non pas avec l’assurance d’une experte mais plutôt avec le plaisir d’une amatrice.
Les photos sont connues, la sélection ne laisse pas vraiment de place à la découverte. Le baiser dans le rétroviseur, l’homme noir qui boit à la fontaine « black » à côté de la « white », le Ché puis Monroe…
On finit par le début. Le texte de présentation attire son attention : « c’est marrant, c’est exactement la typo que je viens d’utiliser sur un projet pour l’ambassade du Danemark ». Le sens du détail, qui pour elle n’en est pas un.
Le tour fini, elle hésite un instant entre le Flore et Les Deux Magots, ce sera finalement le deuxième, premier sur notre chemin. Selma commande un lait chaud et moi un thé vert. Plus trop cher que trop tôt pour l’apéro.

Découverte de la perspective

Alors qu’elle rajoute un sucre dans son lait, je lui demande si elle se souvient de la première fois qu’elle a tenu un appareil photo :
« J’avais six ou sept ans et j’étais en classe de nature, sur un pont. J’avais un appareil jetable dans les mains et je me suis penchée pour prendre des cygnes en photo.
Mais ma première photo, c’est la première fois où j’ai pensé composition avant d’appuyer sur déclencheur ».
Selma avait alors dix ans et son œil interpelle déjà :
« En visite scolaire aux Châteaux de la Loire, nous avons fait une pause photo pour capturer le monument historique. Classique. Je me suis alors postée juste derrière un feuillage pour prendre ma photo, à la grande surprise de mon voisin d’autocar :
-‘Mais ça va tout gâcher avec les feuilles devant !’.
-‘Ben non, justement !’.
Pour moi, prendre le château frontalement avait moins d’intérêt. Autant acheter une carte postale. »

Ce sens de la perspective et cet amour de la composition, Selma le tient de son père, architecte et photographe amateur. C’est aussi lui qui lui a appris à se servir d’un argentique.

Le vrai kiff, l’argentique

Au lycée, elle squatte les appareils de ses potes et se balade dans Paris, terrain de jeu de premier choix.
En parallèle de ses études de graphiste, elle concrétise son plaisir et se fait offrir un appareil numérique lambda. Pas le luxe, mais « ça fait le taff », comme elle dit. Plus tard, elle découvre les plaisirs de l’argentique avec un Minolta prêté par son copain :
« Ce que j’aime, c’est l’immédiateté du processus et le caractère unique de chaque prise.
Lorsque je prends ma photo avec un argentique, je ne peux pas faire une dizaine d’essais, je dois tout de suite me mettre d’accord sur un cadre et une composition. C’est toujours un one shot. Tandis qu’avec le numérique, on peut mitrailler et gaver son appareil d’images. Ce n’est pas ce que je préfère ».

Les lunettes de François Hollande

Assis à quelques tables de nous, deux hommes joufflus parlent Danois. Elle les regardent, en désigne un et dit : « C’est marrant, il a exactement le même modèle de lunettes que François Hollande. Une marque Danoise ». Je sens une pointe de fierté.
Je reviens à mes questions. Difficile de les introduire face à une artiste embarrassée que je la qualifie de tel. Elle me reprend :
« Je ne peux pas dire que je suis photographe »
« Pourquoi pas ? Tu prends des photos non ? »
« Oui. »
« Tu les exposes ensuite ces photos, non ? »
« Oui. »
« Et ces photos, tu les vends ? »
« Oui… »

Mais nous sommes en France et comme elle n’a ni fait d’école de photographie ni étudier l’art de la discipline, elle n’ose pas s’autoproclamer. Il y en a déjà trop qui le font :

« En même temps, avec Instagram et ses filtres, tout le monde se sent photographe aujourd’hui ». Le fait d’évoluer parmi cette génération qui semble fabriquer plus d’artistes que toute l’histoire de l’art réunie façonne très clairement sa manière d’appréhender la photo.
Ca ne l’empêche pas d’apprécier Instagram. C’est un espace pour elle ou pour les potes, à cheval entre le mood board et l’album souvenir. Elle a aussi un Tumblr, plus officiel, qui lui sert de bande annonce pour son travail :
« C’est sûrement étrange, mais les photos que j’aime le plus, je ne les offre pas à internet ».

La couleur en amour

Le bon vieux coup de la photo en noir et blanc pour donner un côté profond et intimiste à une photo de soirée mal cadrée ? Pas vraiment sa came non plus :

« Je prends très rarement des photos en noir et blanc. D’abord parce que ça donne un côté dramatique, ensuite parce qu’il n’y a plus de retour en arrière. Si je prends une photo en couleur je sais que je peux la passer en noir et blanc. Dans l’autre sens, ça ne fonctionne pas. Et enfin, parce que j’aime trop la couleur pour la sacrifier.»

« Même si Henri Cartier-Bresson a une influence certaine sur mon travail, je suis plus encline à m’inspirer de celui de Weegee pour son côté voyeur et son immédiateté et de William Eggleston pour la couleur ».

Composition et perfection

Pour qu’on discute concrètement de son travail, j’avais demandé à Selma de prévoir une sélection de photos. Elle en a choisi quatre. A l’improviste, on baptise la première « La mamie ».

Photo Selma Rossard

Photo Selma Rossard

J’aime beaucoup cette photo. Elle sent la chaleur de l’été et la douceur de la vieillesse.

« J’ai couru un peu sur la gauche pour avoir le bon angle mais sinon tout était déjà parfait. Je n’ai rien fait ». Humilité toujours.

« Je me baladais avec des amis en vacances l’été dernier et j’ai vu qu’il y avait de quoi faire une photo spéciale avec cette scène qui s’imposait à moi ».

Du club au ferry

La deuxième photo est celle d’une génération. La nôtre. Celle du Bataclan, des bières en terrasses et des rassemblements à République. Deux jeunes, en plein milieu de la piste de danse, se font un énorme câlin. Au dos du t-shirt du garçon est écrit «  Misericordia ».

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Selma ne les connait pas du tout, elle n’a même pas réussi à savoir s’ils étaient amis ou amants mais l’étreinte décalée l’a touché. « Cette embrassade sincère au milieux d’un groupe de jeunes censés danser en club m’a fait sortir mon appareil ».

L’histoire de la troisième photo m’a amusée.

Sur un ferry, reliant l’Allemagne au Danemark, Selma a repéré ces quatre gars qui s’accoudaient à l’arrière du bateau et qui, sans le savoir, faisaient un camaïeu de bleu avec leur jean juste entre le ciel et le sol du bateau : « C’est un bon concours de circonstances ». Faut-il encore savoir les voir…

Photo Selma Rossard

Photo Selma Rossard

La quatrième photo est davantage technique. Elle a réussi à capturer un mélange de matières et de formes. On s’attarde moins sur celle-là. Elle raconte une histoire, mais celle que chacun veut.

Photo Selma Rossard

Photo Selma Rossard

Arrivée à la fin de la première sélection, Selma a encore une photo à me montrer. Encore un jeu de lumière :

Photo Selma Rossard

Photo Selma Rossard

A l’écouter, je comprends bien qu’elle en aurait encore des dizaines à montrer. Je mesure alors la difficulté de l’exercice.

Faire une sélection aussi brève de son travail n’a pas été facile. « Je voulais trouver les bonnes photos. Pas forcément celles que j’aime le plus, j’imagine que je ne suis pas vraiment objective, mais celles qui illustrent le mieux mon travail ». Mission accomplie.

SON TUMBLR :http://selmarossard.tumblr.com/
SON INSTGRAM :https://www.instagram.com/selmasalem/?hl=fr

Barbara Krief

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