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« SOLEILS » : TOMEK JAROLIM, L’ASTRE QUI DONNE L’HEURE AU PALAIS DE TOKYO

Ça m’a totalement éblouie. J’ai eu le tournis pendant plusieurs minutes alors qu’il me la présentait. Ça ? C’est « Soleils », l’intervention de Tomek Jarolim au Palais de Tokyo. Invité à s’installer dans l’œuvre de Sara Favriau, qui expose des maisons en bois japonisantes très soignées dont l’ensemble est baptisé « La redite en somme, ne s’amuse pas de sa répétition singulière », Tomek est resté fidèle à son domaine de prédilection : la lumière.

Tomek Jarolim  palais de tokyo  Photo Tomek Jarolim

Tomek Jarolim palais de tokyo
Photo Tomek Jarolim


« L’astre qui donne l’heure du jour et de la nuit »

« J’avais deux titres en tête : « Blanc sur blanc » et « Soleils ». Le premier pour évoquer Malévitch, une de mes principales sources d’inspiration, le second pour ouvrir sur d’autres sphères que celle de la lumière. J’ai finalement choisi celui qui avait le côté le plus magique. » A la manière d’un Tarantino qui écrit un film en partant d’une chanson, Tomek pense aux mots avant de créer.
Sans s’imposer lourdement à l’intérieur de la cabane centrale dans laquelle il a été invité, il a au contraire cherché à composer avec la structure et s’y est immiscé en installant deux spots de lumière.
Deux « soleils », donc, qui font de son installation « l’astre qui donne l’heure du jour et de la nuit ». Un jeu d’ombre en perpétuelle évolution, une œuvre autonome qui vit avec le temps.

L’art contemporain pour tous

19h50 : première observation.
Tomek a l’habitude de venir la visiter à toute heure du jour et de la nuit – avantage du Palais de Tokyo qui ouvre ses portes de midi à minuit – moi pas. Je me prends donc un rayon de lumière très blanche, très vive et tout à fait inattendue en pleine figure. Ça me fait de l’effet. Tant mieux, c’est le but.
« Je ne veux surtout pas laisser indifférent. Certains estiment que c’est désagréable, agressif, d’autres trouvent ça amusant, ludique. Peut-importe, tant que le ressenti est là. »
L’artiste ne fait pas partie de ceux qui pensent que l’art contemporain n’appartiendrait qu’à une poignée d’initiés ayant les clefs pour le déchiffrer. Tomek nous invite d’abord à ressentir avant de réfléchir.

« J’adore le bug et je travaille avec lui »

Avec l’artiste pour guide (le luxe) je tourne autour de la cabane dans laquelle trônent ses deux soleils. L’un est très blanc, l’autre est jaune. Un bug. Loin d’être désolé de l’altération naturelle de la machine, Tomek s’en amuse :
« Les deux spots renvoyaient de la lumière blanche à l’origine. L’un est composé d’une multitude de couleurs, l’autre n’est que blanc.
Avec le temps, l’ampoule du premier à surchauffé donnant un jaune affirmé, tandis que l’autre est resté de la même couleur. Plutôt que de ‘rectifier’ le problème, je préfère laisser vivre mon intervention. »
Un choix surprenant qui fait pourtant partie intégrante du travail de l’artiste.
« J’adore le bug et je travaille très souvent avec lui. Ce qui est amusant, c’est que d’habitude je pousse la machine à bugger, lorsque je projette des pixels volontairement saturés sur un grand mur blanc dans une pièce sombre par exemple, mais cette fois, il s’est imposé à moi.»

«Nous sommes tous des moustiques »

On pourrait penser qu’il suffit de regarder ces deux spots assez communs d’aspect et de fonction. Pourtant, ce sont les murs blancs, le sol et le plafond gris béton qu’il faut observer pour savourer le travail de Tomek. Car oui, ce jeu d’ombres et de lumière qu’il a créé se savoure. Au plafond, un dégradé de lumière vert matrix projeté par le spot qui bug.

Tomek Jarolim  palais de tokyo  Photo Barbara Krief

Tomek Jarolim palais de tokyo
Photo Barbara Krief

Ça se laisse regarder des heures. Et c’est justement ce à quoi aspire Tomek : nous faire prendre le temps de regarder des lumières artificielles que l’on a d’habitude plus envie de zapper que d’observer.
Une fois son œuvre présentée, nous avons dégouliné confortablement dans les fauteuils moelleux du Bas Bar, sur fond de Bonnie Tyler.

Tomek Jarolim  palais de tokyo  Photo Barbara Krief

Tomek Jarolim palais de tokyo
Photo Barbara Krief

«Total Eclipse of the Heart» émane de la pièce qui accueille le travail de Shana Moulton et s’entend dans tout l’étage. On ne s’en lasse pas. Heureusement d’ailleurs, c’est sans fin.

22 heures : deuxième observation

«Je ne suis pas vraiment présent dans mon installation. Elle dit peu de moi», ose-t-il me dire.
Je partage donc un thé à l’heure de l’apéro avec un esprit qui baigne dans le paradoxe : Tomek est un geek qui a le mal du zapping doublé d’un artiste contemporain qui ne fait pas dans l’égo trip. Aussi décontenançant que rafraîchissant.
22 heures (le temps file au Palais de Tokyo) : deuxième observation. Le soleil, le vrai, s’est couché, laissant toute la place à ceux de Tomek.
Sur le mur blanc, se dessine une autre cabane. Impalpable cette fois. Celle de l’ombre créée par la lumière. Il suffit de deux passages pour comprendre que l’on ne se lasse pas de venir et revenir voir « Soleils ». C’est d’ailleurs ce que font certains.

L’appareil photo du gardien

Le gardien de la salle tient un poste d’observation de premier choix, ce qui lui a très vite donné des idées :
« Il s’est mis à m’envoyer des sms avec des photos prises à certaines heures. Je ne l’aurais pas fait moi-même, mais j’ai énormément apprécié qu’il le fasse. Non pas par amour de la documentation, mais par plaisir de voir la curiosité que mon intervention avait suscité chez lui ».

Sept jour plus tard, 19h : dernière observation.

Tomek Jarolim  palais de tokyo  Photo Barbara Krief

Tomek Jarolim palais de tokyo
Photo Barbara Krief

Le bug a encore évolué. Le spot qui jouait les mauvais élèves en vrillant du blanc au jaune est maintenant devenu rouge. L’ombre qui se dégage de la cabane n’en est que plus captivante. Et vous, sur quelle couleur allez-vous tomber lors de votre visite ?

Barbara Krief

Photos : Barbara Krief
Photos de couverture : Tomek Jarolim par Tomek Jarolim

« Soleils » de Tomek Jarolim dans l’œuvre de Sara Favriau, « La redite en somme, ne s’amuse pas de sa répétition singulière », au Palais de Tokyo jusqu’au 16 mai 2016

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